CHAPITRE XXIII

Arrivé dans ce beau pays de bocage, aux côtes d’albâtre et aux falaises vertigineuses, Schneckeffifi est vendu à un négociant en bois qui livre les chantiers navals.

Le voilà désormais soutenant des coques de bateaux en bois, dans les cales sèches du port du Hâvre de Grâce….

Les années s’écoulent ainsi, renforçant chaque jour les épaules du pauvre pantin de bois qui bien que doué de la parole, n’arrive pas à se faire entendre.

En 1888, il échappe de peu au pire (Non, ce n’est pas le fils du comte de Rüschlingen).

C’est l’hiver, les ouvriers du chantier ont froid et allument des feux pour se réchauffer. Destiné à finir dans un brûlot, il en réchappe grâce à la trompe de fin de poste.

Inquiet de cette situation peu viable il fait tout pour se faire remarquer et s’éloigner de cet endroit insalubre et dangereux pour sa santé……

Et là, un événement d’ampleur internationale, va lui sauver la mise..

A Paris on s’active pour l’exposition universelle et il faut beaucoup de bois pour échafauder une espèce de construction métallique inventée par un certain Eiffel et qui doit être le fleuron de l’exposition.

Et voilà notre ami de retour à la capitale pour servir de pilier d’échafaudage !!!!

Il se demande à quoi peut bien servir ce mécano géant qui, s’il continue à pousser va gratter le ciel !!!

1889 : cela fait un an que Schneckeffifi voit se monter la tour d’acier.

Quand elle est terminée, il se retrouve jeté comme un vulgaire morceau de bois sur un grand tas aux abords de l’exposition universelle.

Le hasard fait qu’il se trouve non loin d’un chapiteau où sont exposés des engins bizarres. S’il a eu le temps de s’accoutumer aux automobiles après avoir connu les hypo mobiles, ce qu’il voit l’interpelle un peu. Voyez plutôt :  des engins à deux roues, qui pétaradent, sur lesquels s’assoient des jeunes gens en costumes, pinces à vélo, casquette et cravate et se déplacent à des vitesses pouvant dépasser celle d’un cheval au trot.

Cette attraction n’est pas pour lui déplaire et ma foi, il se sent attiré, allez savoir pourquoi, par ces machines bizarres mais au goût d’aventure. Il se dit que ma foi, s’il pouvait, il monterait bien sur un de ces trucs..

L’exposition internationale se termine, le champ de Mars est nettoyé.

Schneckeffifi se trouve à nouveau sur un chariot en direction du Havre de Grâce…

Le port est en pleine expansion, la ville s’installe peu à peu sur les hauteurs de l’estuaire de la Seine….

Il se retrouve sur une aire de stockage servant tantôt de pilier, de cale, de poutre et que sais-je encore.

Il se dit que cela pourrait être pire, qu’après tout d’ici, il voit la mer et que peut –être une jour il quittera ce coin pour vivre d’autres aventures.

Il ne croit pas si bien penser… Un prince est assassiné, une guerre mondiale se déclare, la première et la der des ders comme ils diront plus tard.

Par un concours de circonstance que l’histoire n’a pas réussi à établir, le voilà dans la campagne verdunoise à servir de renfort à une tranchée de soldats français… du moins au départ !

Au gré des assauts, il entend parler Allemand, Anglais, Français, Sénégalais, Arabe, Corse, Bitcheländerich, Elsäsich et même parfois bête.

Il ne doit son salut qu’au fait qu’il sert de pilier à une tranchée couverte…. Quatre années, longues et douloureuses passent. Il se dit qu’il a bien de la chance, finalement, d’avoir été transformé en bout de bois…Il n’aurait pas supporté d’être acteur de cette barbarie qui en fait, ne sert toujours que les mêmes.

La guerre est finie depuis belle lurette que notre ami est toujours à la même place, dans sa tranchée, que seul le piaillement des oiseaux vient déranger et égayer.

Il se les gèle un peu en hiver, car la région n’est pas spécialement réputée pour son climat ensoleillé et chaud…De temps en temps il se prend une dragée.

Le secteur où il se trouve, près du fort de Douaumont devient un peu plus fréquenté par des gens qui viennent en groupe, pour visiter et se souvenir.

Rien ne bouge cependant. Il lui faut attendre la suivante de guerre, pour qu’enfin, les choses évoluent pour lui.

En effet, un jour de 1940….

A suivre….