8 Janvier 1972, il fait un froid de canard.

Jean Marie dit "James" et moi, avons décidé de faire les éléphants ensembles.

Pour des raisons dont je n'ai plus souvenir, nous n'irons pas avec ma BMW R 50 /5 mais avec une moto que Jean Marie a achetée, une 125 Gentil - La Française,  à moteur AMC.

La seule modification consistera à remplacer la selle monoplace par une biplace récupérée sur un cyclo et de la chausser de neuf.

Le Nürbürgring n'est qu'à deux cents kilomètres de STIRING WENDEL où nous habitons mais, il s'agit tout de même, d'une véritable expédition.

Afin de profiter un maximum de l'événement, nous décidons de partir le samedi 8 janvier au matin de très bonne heure.

La moto est chargée; tente deux places, duvets, trousse à outils complète et de la bouffe pour deux jours. Quand on y pense aujourd'hui, en comparant avec les capacités de nos motos modernes, on se demande comment on faisait pour transporter autant de matériel !

Les pilotes se sont équipés comme ils pouvaient. Pour ce qui me concerne, j'ai récupéré un pantalon en mouton retourné de pilote américain de la seconde guerre mondiale. Michel, un pote de classe et motard également, me prête un blouson en cuir vert foncé, assez rigide. Je comprendrai en arrivant au ring, pourquoi j'attire tous les regards habillé de la sorte. Michel à omis de me préciser qu'il s'agit d'un ancien blouson de la Wehrmacht !!!

Au diable ces détails vestimentaires, nous avons chaud et c'est l'important.

Samedi matin, 4 heures pétantes, c'est le départ. Pour l'occasion, Jean Marie a dormi chez nous. C'est moi qui conduirai car il me semble que Jean Marie n'a pas encore son permis.

Quand nous arrivons à la frontière, les douaniers allemands étonnés par cet étrange équipage nous font un contrôle en règle, ça commence fort !!

Après une petite huitaine de kilomètres, nous nous trouvons en centre ville de SARREBRÜCK. Pas un chat dans les rues. Il fait - 2 ou - 3, il neige.

Arrêté  à un feu rouge, je cherche la direction de TREVES.

Au moment de démarrer, je me rends compte que je me suis trompé de file de présélections. Je change de file mais, c'était sans compter sur la vigilance de la seule bagnole à rouler à cette heure là, une voiture verte et blanche. Les occupants deux flics, me font remarquer mon erreur et m'obligent à partir dans l'autre direction. Allez ! un tour de ville gratos pour revenir sur la bonne file.

Nous quittons SARREBRUCK, il neige toujours. Il n'y a guère de véhicules sur les routes enneigées et l'absence de motos nous fait douter de notre direction.

Nous passons TREVES sans encombre et prenons la direction de WITTLICH. Il y a de plus en plus de neige et la route est parfois difficile à distinguer. De plus, la Gentil, malgré tous ses efforts, ne fournit qu'un éclairage tout juste suffisant pour être vu des autres....

A un moment, la route devient de plus en plus mauvaise, voire chaotique, à un tel point que j'ai l'impression de rouler sur des rails.Ce n'est pas une impression !! Entre  TREVES et WITTLICH la couche de neige est tellement épaisse que dans un virage, au lieu de poursuivre sur la route je m'engage sur la voie ferrée !

Demi -  tour pour retrouver la nationale.

Ces émotions nous ont donné faim et nous nous arrêtons à WITTLICH pour boire un café et casser une petite croûte.

Les motos, surtout des sides se font de plus en plus nombreux. Tous vont dans la même direction.

A les voir, enfoncés dans leur cache -nez , engoncés dans des tenues d'hiver, avec des protections souvent improvisées ou bricolée maison, on se croirait dans un film d'ombres avec des zombies qui poursuivent un but sans sembler pouvoir l'atteindre.

Il fait trop froid pour faire un signe et même pour tourner la tête en direction des autres. ... On verra plus tard , au ring...

Quand nous arrivons à ULMEN, ça fait déjà quatre heures que nous roulons. OK, la moyenne n'est pas terrible, mais la pauvre 125 qui supporte déjà sur son dos, plus que son poids initial, n'a qu'une huitaine de chevaux à sa disposition.

Enfin, vers 10 heures 30, nous passons NÜRBURG et entamons la longue montée sinueuse vers le Ring, vers le Graal !

Les motos arrivent par centaines, en flot continu. Un sentiment bizarre nous submerge, fini le froid, oubliée la galère de la route; on y est !!

L'entrée du ring est noire de motos de tous horizons. Il est difficile de se frayer un chemin.

Nous trouvons rapidement un emplacement, dans la forêt environnante, pour planter la tente et proposer à notre monture un repos bien mérité.

L'objectif principal est désormais, de foncer à l'accueil pour acheter la sacro - sainte médaille souvenir, millésime 1972,  preuve, s'il en fallait, de notre exploit.

Notre précieux trésor en main, nous avons maintenant tout loisir pour profiter des quelques heures de clarté qui restent pour admirer les milliers de bécanes de toutes marques garées le long de la ligne droite des stands et de la tribune.

Nous sommes en 1972 et la grosse majorité du parc est composée de machines anciennes, de nombreux sides. La marque la plus représentée est bien sûr BMW, suivie de près par Jawa, MZ, CZ, GUZZI. Il y a aussi des ZUNDAPP, des CONDOR, UNIVERSAL. On trouve aussi de nombreux bitzas.

Mosaic_Eleph

Il y a biens sûr des trucs bizarres comme des Kettenkrad NSU, cet espèce de chenillette parachutable avec un guidon. Il y a aussi beaucoup de side BMW et ZUNDAPP de la seconde guerre mondiale.

Beaucoup d'anglaises aussi, BSA, TRIUMPH, PANTHER, NORTON, VELOCETTE , il faut dire qu'on est pas trop loin de la zone anglaise.(Hé oui, l'Allemagne est encore occupée par les vainqueurs !!)

Les ricains se distinguent par l'affluence de Harley.

Toute l'Europe est là; le monde entier est là.

Cette année, c'est un Français des Pyrénées qui a les honneurs. Il a fait plus de 1000 bornes pour venir aux Elephs..... en solex !!

Des bécanes toutes propres fleurissent au gré des allées. Elles ont venues en remorque. Ce n'est bien sûr qu'une minorité; quelques MÜNCH MAMOUTH, une 750 MV AGUSTA, deux ou trois quattre pattes Honda, beaucoup de Harley aux chromes rutilants.

La nuit tombe vite, trop vite. Vers 19 heures, c'est le point d'orgues du rassemblement : le défilé aux flambeaux.

Impressionnant, inoubliable; des centaines de bécanes, le passager un flambeau à la main pour un tour complet du ring.... 22 bornes...Il est impossible de décrire ce que l'on ressent à ce moment là. L'impression de faire partie d'une communauté à part, de dominer le monde, en fait, de vivre quelque chose d'exceptionnel.

Après , ce sont  les éternelles discussions autour des centaines de feux de camps. On parle toutes les langues mais surtout on parle moto dans toutes les langues.

Quelques kilos de bière et de vin chaud plus tard, il faut se résigner à aller se coucher, tard dans la nuit, la tête pleine d'images, d'histoires, d'amitié.....

Réveil vers 9 heures. Après un petit déjeuner constitué de café et des derniers casse -  dalles qui restent, on se refait un tour dans le campement. A juger par les nombreux cadavres qui traînent, la nuit a été longue et bien arrosée.

Il a fait très froid au cours de la nuit. Une épaisse couche de glace recouvre les bécanes. Les toiles de tente ploient sous le poids de la glace.

Midi pointe son nez, puis quinze heures, heure que nous sous sommes fixée pour reprendre la route. La Gentil est débarrassée de la glace. On entasse les bagages et .... un coup de Kick, deux, dix, cent, mille... pas de son, pas d'image !

Elle ne veut plus rien savoir.

Pas grave, on l'aura à la poussette ou dans la longue descente qui mène vers NURBURG.

Toute la descente se fait en deuxième sans que la moindre explosion se fasse entendre.

En bas de la côte, les doigts gelés, il faut bien se résoudre à mécaniquer.

Je vérifie l'arrivée de carburant, l'étincelle à la bougie, l'avance, le retard, l'écartement. Après avoir quasiment démonté puis remonté le moteur, le carbu et tout ce qui est démontable; il faut se rendre à l'évidence, elle ne démarrera pas.

La mort dans l'âme, nous décidons de laisser la moto chez un paysan à qui nous promettons de venir la chercher "la semaine prochaine". La pauvre, elle doit encore nous attendre !!!!

Le soucis désormais est de rentrer. Nous décidons de faire du stop. Avec nos bagages et notre accoutrement pittoresque, les voitures passent et ne s'arrêtent pas.

Soudain, venue de nulle part, une R4 s'arrête. "Hé les gars vous êtes en panne ?" nous envoie une tête que je reconnais.

C'est Philippe, un membre du moto club de Forbach qui fait de la compète en 500 Norton Manx.

Nous lui expliquons nos déboires. Chacun se serre un peu et c'est en voiture que nous regagnons nos pénates.

On s'est longtemps demandé ce qui avait bien pu arriver à notre Gentil (mais pas conne).

Sans doute que la glace qui s'était déposée sur le réservoir s'est mélangée à l'essence en fondant et a ainsi, empêché de démarrer.

Quoiqu'il en soit, ce fut une super expérience dont James et Warpomme gardent un souvenir impérissable. Bien sûr qu'on s'est demandé ce qu'on foutait là, dans le froid et la gadoue, avec ce putain de feu  qui ne voulait pas prendre. Mais on avait la tête pleine de souvenirs, de fumée de bois vert, d'amitié partagée et qu'une envie; y retourner; ce qu'on a fait l'année d'après et d'autres fois encore......

Avel Mad ... Guter Wind !!!